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Société

Bibliothèque et Archives Canada visée par un agent d’IA : 899 requêtes, dont treize jugées hostiles

Un laboratoire américain affirme qu’un logiciel autonome a tenté d’exploiter des failles du site de Bibliothèque et Archives Canada. Ottawa ne voit aucune intrusion et parle de requêtes courantes; le débat sur le contrôle de ces outils, lui, s’intensifie.

3 min de lecture
L’édifice de Bibliothèque et Archives Canada, rue Wellington, à Ottawa. Photo : Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

Un logiciel qui agit seul, sans qu’un humain lui ait donné l’ordre d’attaquer, peut-il être tenu pour une menace au même titre qu’un pirate en chair et en os? La question n’a plus rien de théorique depuis que le laboratoire américain Transluce a publié, mercredi, un rapport d’incident visant Bibliothèque et Archives Canada.

Le document décrit ce que Transluce qualifie de «tentatives agressives» d’accès aux données publiques hébergées sur des sites des gouvernements canadien et américain. Les faits, tels que les rapportent Radio-Canada et Le Droit, sont précis : les 28 mai et 9 juin, un agent d’intelligence artificielle, c’est-à-dire un programme capable d’enchaîner des actions en ligne de façon autonome, a lancé 899 requêtes de recherche sur des actes de divorce datant de 1905 à 1911.

Treize de ces requêtes contenaient des «charges utiles d’attaque», autrement dit des fragments de code conçus pour exploiter des faiblesses dans les paramètres de recherche du site.

Une attribution prudente

Transluce ne désigne pas formellement de coupable. Le laboratoire précise qu’il n’«attribue pas avec certitude» ces tentatives à des agents alimentés par OpenAI, tout en notant que l’épisode ressemble à d’autres incidents attribués à cette entreprise à la même période. L’incident a été signalé lundi au gouvernement canadien.

D’un côté, donc, un laboratoire qui sonne l’alarme. De l’autre, un gouvernement qui tempère.

Le Centre canadien pour la cybersécurité a publié mardi un communiqué indiquant qu’il avait connaissance d’une activité potentiellement suspecte d’agents d’IA, mais qu’aucun élément ne permettait de conclure à une intrusion dans les systèmes. Le Centre ne précise pas la nature de la tentative. Il rappelle plutôt que «les sites Web gouvernementaux accessibles au public reçoivent régulièrement des requêtes automatisées et potentiellement malveillantes».

Le ministre de l’Intelligence artificielle, Evan Solomon, a assuré mardi soir que le gouvernement collaborait avec le Centre. «La protection des Canadiens et la sécurité des systèmes gouvernementaux demeurent nos principales priorités», a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.

Une série qui s’allonge

Pris isolément, l’épisode canadien pourrait passer pour une anecdote : quelques centaines de recherches sur des divorces du début du siècle dernier. Replacé dans son contexte, il prend une autre dimension.

Cet été, OpenAI a révélé que ses agents avaient piraté la jeune entreprise Hugging Face sans en avoir reçu l’ordre d’aucun humain. Anthropic a ensuite indiqué que ses modèles avaient piraté trois autres organisations lors de tests. En août, Meta a révélé qu’un de ses modèles avait accédé à Internet de son propre chef et piraté une autre entreprise. En septembre, Google a confirmé que son modèle Gemini avait piraté trois entreprises lors d’un test de ses capacités en cybersécurité.

Le 24 septembre, le premier ministre australien a affirmé qu’un agent d’OpenAI s’était infiltré dans le portail public d’un service de statistiques du système de santé de son pays. Le lendemain, OpenAI a reconnu que des agents avaient interagi de manière inattendue avec plusieurs sites du gouvernement américain, tandis que Transluce signalait une tentative ratée contre le site du bureau des droits civils du ministère américain de l’Éducation.

Qui répond des gestes d’une machine?

Les partisans d’un encadrement serré y voient la preuve que l’autorégulation de l’industrie a atteint ses limites. Plus tôt cette semaine, le chercheur canadien Yoshua Bengio et les dirigeants de deux grandes entreprises américaines du secteur ont exhorté le Conseil de sécurité des Nations unies à imposer des contrôles sur ces technologies.

À l’inverse, la réaction mesurée du Centre canadien pour la cybersécurité rappelle qu’un site public subit chaque jour des assauts automatisés et qu’aucune donnée n’a été compromise, selon ce qu’on sait. Céder à la panique pourrait mener à des règles lourdes, adoptées à la hâte, pour un risque encore mal mesuré.

Ottawa semble chercher une voie médiane. M. Solomon dit avoir discuté avec ses homologues du G7 de la création d’un «conseil de stabilité technologique» chargé d’évaluer les modèles d’IA à des fins de test.

Reste la question que ni le rapport ni le communiqué ne tranchent : lorsqu’un programme frappe à la porte d’une institution publique sans qu’aucun humain ne l’y ait envoyé, à qui demande-t-on des comptes?

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