Taux obligataires au plus haut depuis près de 20 ans : quatre stratèges divisés sur la suite
La flambée des rendements obligataires a marqué le troisième trimestre. Dans le portefeuille fictif de La Presse, les experts de Fiera Capital, de Desjardins, de la Banque Nationale et de la Banque Scotia n’en tirent pas les mêmes conclusions.

Dans une cuisine, c’est le four qui dicte le temps de cuisson de tout le reste. Sur les marchés financiers, ce rôle revient aux obligations, ces titres de dette émis par les gouvernements et les entreprises. Au troisième trimestre, le four a monté d’un cran : les taux de rendement obligataires ont atteint leurs niveaux les plus élevés depuis près de 20 ans.
Le taux de rendement, c’est l’intérêt que touche celui qui prête son argent en achetant une obligation. Quand il grimpe, emprunter coûte plus cher, pour les gouvernements comme pour les entreprises et les ménages.
C’est le constat que partagent les quatre experts du portefeuille fictif de La Presse, un exercice trimestriel bâti sur un capital de départ de 100 000 $. Leur point de référence est un portefeuille équilibré à 60 % en actions et à 40 % en obligations et encaisse, dont ils peuvent s’écarter d’au plus 10 % dans un sens ou dans l’autre.
Pétrole, inflation et dettes publiques
Candice Bangsund, de Fiera Capital, voit plusieurs causes à la remontée : un pétrole cher, une inflation qui ne lâche pas, mais aussi le « gonflement des dettes gouvernementales » et les emprunts massifs liés à l’intelligence artificielle. Louis Lajoie, de la Banque Nationale, rappelle que la Réserve fédérale américaine (Fed) a relevé ses taux pour la première fois en près de trois ans, ce qui a fait des obligations « les grands perdants du troisième trimestre parmi les principales catégories d’actifs ».
Hugo Ste-Marie, de la Banque Scotia, note que les taux à longue échéance ont retrouvé le sommet atteint lors de la crise financière de 2008. Aux États-Unis, le PIB nominal, c’est-à-dire la valeur de la production sans tenir compte de l’inflation, progressait de 8,5 % à la mi-année. Il attribue aussi l’inflation aux carburants et aux droits de douane de l’administration Trump.
Deux des quatre stratèges nomment ainsi l’endettement des gouvernements parmi les forces qui poussent les taux vers le haut. La question se pose donc pour le contribuable : combien coûtera aux États le refinancement de leur dette à ces taux? Les experts ne chiffrent pas cette facture.
Un nouveau régime pour les épargnants
Pour Michel Doucet, de Desjardins Gestion de patrimoine, le marché obligataire est « le maître de tous les marchés financiers ». La remontée annonce selon lui un changement de paradigme, après une décennie de taux bas à laquelle investisseurs, entreprises et consommateurs s’étaient habitués. Le bon côté : les obligations redeviennent intéressantes, à la fois pour l’intérêt qu’elles versent et pour la protection qu’elles offrent si la Bourse se retourne.
En Bourse, justement, le pire semble avoir été évité. Les grands indices sont restés près de leurs sommets, portés par des résultats d’entreprises solides. Mais les gains se sont concentrés dans une poignée de géants technologiques, souligne Candice Bangsund.
Combien de hausses de taux?
C’est sur la suite que les avis divergent. Selon Louis Lajoie, le marché obligataire mise sur trois ou quatre hausses de taux de la Fed d’ici un an, ce qu’il juge « un peu exagéré ». Hugo Ste-Marie table plutôt sur deux ou trois hausses, un scénario encore favorable aux actions. Mais si la Fed devait en décréter quatre ou cinq, l’économie pourrait ralentir, prévient-il.
Candice Bangsund se montre la plus prudente. Elle cite l’affrontement militaire entre Washington et Téhéran, qui laisse peu d’espoir d’une baisse marquée du pétrole, ainsi que les nouveaux droits de douane américains imposés au Canada et les négociations de l’ACEUM, l’accord Canada–États-Unis–Mexique, qui s’éternisent.
Ses choix le reflètent : 55 % en actions, 25 % en obligations, et une encaisse gonflée à 20 %, contre 5 % dans le portefeuille de référence. À l’opposé, Michel Doucet mise sur la Bourse, avec 70 % en actions, 30 % en obligations et aucune encaisse. Ces répartitions visent un portefeuille fictif et ne constituent pas un conseil personnalisé.
D’ici la fin de l’année, les quatre cuisiniers auront l’œil sur le même bouton : le prochain réglage du four, entre les mains de la Fed.


