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TGV Alto : les familles agricoles expropriées à Mirabel en 1969 craignent de revivre l’histoire

Près de six décennies après les expropriations de Mirabel, deux producteurs agricoles de la région s’inquiètent du corridor du train à grande vitesse Alto : emprise qui s’élargit, terres morcelées, dépassements de coûts.

3 min de lecture
Champs agricoles. Photo d’illustration. Photo : Ella Wei / Pexels

Dans les champs de Saint-Benoît, à Mirabel, la mémoire des terres perdues ne s’est jamais effacée. Pour les familles agricoles de la région, le projet de train à grande vitesse Alto ressuscite un épisode que le temps n’a pas refermé : les expropriations de 1969, faites pour bâtir l’aéroport international de Mirabel.

En mars de cette année-là, Ottawa a exproprié près de 97 000 acres, une superficie nettement plus grande que les besoins réels de l’aéroport, rapporte Le Soleil. Environ 3200 propriétaires ont été touchés, dont des centaines de familles d’agriculteurs établies là depuis plusieurs générations.

Une ferme qui perd 18 ans

Christian Cardinal, producteur de grandes cultures du secteur Saint-Benoît, a vu les deux côtés de sa famille payer le prix. L’avis d’expropriation des parents de sa mère date du 27 mars 1969; ils ont dû plier bagage au début de juillet 1970. Il leur a fallu un an pour trouver un endroit à prix raisonnable, car les expropriations avaient fait gonfler le prix des terres agricoles, devenues plus rares. Ils se sont installés à Marieville, sur la Rive-Sud, et la famille s’est retrouvée dispersée : certains enfants les ont suivis, tandis que la mère de M. Cardinal, tout juste mariée, est restée dans la région.

Côté paternel, personne n’a été chassé, mais la ferme n’appartenait plus à la famille. Le père de M. Cardinal a continué de la faire tourner en payant un loyer à la Société immobilière du Canada. Les travaux à l’étable, à la laiterie et dans les autres bâtiments ont été suspendus. Selon lui, l’entreprise a ainsi accusé environ 18 ans de retard. Ce n’est qu’entre 1985 et 1987 que la famille a pu racheter, petit à petit, ses terres et ses bâtiments.

Christian Couvrette, président du syndicat local de l’Union des producteurs agricoles (UPA) de Mirabel–Sainte-Scholastique, raconte un parcours semblable. Après l’expropriation, les siens se sont portés acquéreurs d’une terre voisine, à Saint-Benoît, où il a fallu repartir de zéro. « Quand tu déménages comme producteur agricole, tu ne perds pas seulement ta terre. Tu perds aussi ton réseau, tes fournisseurs et la réputation que tu as bâtie. Une réputation, ça ne s’achète pas », dit ce producteur de lait, de grandes cultures et de sirop d’érable. Sa famille a racheté son ancienne propriété en 1989. « Une vigilance s’est installée de génération en génération. On est vaccinés pour le restant de nos jours », affirme-t-il.

Un corridor, pas un îlot

Les deux hommes reconnaissent que le projet Alto n’est pas celui de Mirabel : l’aéroport exigeait un vaste territoire d’un seul tenant, alors que le train passerait dans un corridor. Leur crainte porte sur la suite. L’emprise annoncée, d’environ 60 mètres, pourrait en pratique devenir plus large, si le chantier exige des chemins d’accès, des passages sur des cours d’eau ou des coupes d’arbres.

M. Couvrette redoute aussi que les propriétés soient morcelées, que des chemins agricoles soient coupés, et que le train nuise aux interventions d’urgence comme aux travaux aux champs.

Un « éléphant blanc »?

Les deux producteurs doutent également que le projet soit viable. M. Cardinal craint qu’Alto devienne un « éléphant blanc », c’est-à-dire un ouvrage coûteux et peu utilisé, parce que, selon lui, le transport collectif local du pays est trop faible pour nourrir efficacement une ligne à grande vitesse. Il prévoit un scénario qui parlera à tout contribuable : « J’ai le mauvais pressentiment qu’ils vont démarrer le projet, qu’il y aura des dépassements de coûts, puis qu’un changement de gouvernement viendra tout arrêter. »

Son message aux agriculteurs de l’Est ontarien est de rester mobilisés, d’exiger des réponses précises et de ne jamais sous-estimer le coût humain d’une expropriation. Il compare l’ampleur des deux projets : Mirabel, c’était un seul grand bloc de terres; le TGV, c’est plutôt une barrière d’environ 1000 kilomètres. « Des routes de campagne risquent d’être coupées pour laisser passer le train. On risque de diviser la société en deux », prévient-il.

Les sources consultées ne rapportent pas de réponse d’Alto à ces craintes. Les réponses précises que réclament ces producteurs, eux, restent à venir.

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