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Opinion
Chroniqueur anonyme

Saint-Henri : la façade menace les passants, 685 logements attendent, et l’arrondissement veut un deuxième avis

Une ruine centenaire qui risque de tomber sur le trottoir, une rue fermée une semaine après l’alerte et une contre-expertise pour sauver un symbole. À Montréal, même l’urgence fait la file.

3 min de lecture
Les silos de l’ancienne Canada Malting, à Saint-Henri. Photo d’archives. Photo : Guerinf / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Imaginez qu’un ingénieur vous écrive que le mur au-dessus de votre trottoir peut s’effondrer. Vous attendez une semaine, puis vous commandez un deuxième avis. Bienvenue dans l’arrondissement du Sud-Ouest, où l’ancienne Canada Malting, la vieille usine coiffée d’une petite maison rose, est devenue le monument le mieux protégé et le plus menaçant de Montréal.

Les faits, rapportés par Radio-Canada, sont simples. L’ingénieur André Houle, mandaté par le propriétaire du site, Développement La Malterie S.E.C., conclut que l’immeuble centenaire a atteint un état de ruine irréversible. L’« intégrité physique minimale requise pour envisager une réhabilitation ou une conservation, même partielle, est inexistante », écrit-il. Une façade de la rue Saint-Ambroise menace de s’écrouler sur le trottoir et la chaussée, « mettant en danger direct la vie des usagers du domaine public ». Sa conclusion : démolir.

Et que fait-on? On ferme la rue jeudi matin, une semaine après le dépôt du rapport. L’ingénieur lui-même n’en revient pas. « Je suis un peu surpris que ça ait pris autant de temps, mais ça semble être de la paperasse administrative », a-t-il confié à Radio-Canada. Selon lui, une telle opération se règle normalement en 24 à 48 heures. « On ne prend pas de chance avec ce genre de situation là », ajoute-t-il.

À Montréal, on en prend. Avec des formulaires.

Le danger, oui, mais patrimonial

La mairesse de l’arrondissement, Véronique Fournier, a une explication. Compte tenu de la valeur patrimoniale du bâtiment et de l’attachement des Montréalais à ce symbole, « nous avons jugé qu’il était de notre devoir de nous assurer que la démolition en urgence d’une partie du site était réellement justifiée ». D’où une contre-expertise.

Soyons justes : le rapport vient du promoteur, qui a intérêt à démolir. Demander un second regard n’a rien d’absurde en soi. L’arrondissement promet d’ailleurs une réponse en quelques jours au plus, et un ordre de démolition partielle est prêt si la contre-expertise le recommande.

Mais admirez la logique. On doute assez du promoteur pour refaire ses calculs, mais on lui confie la responsabilité de sécuriser la rue, d’intervenir promptement sur le site et de prévenir les résidents. Le risque est privé, le permis est public, et le passant attend sur le trottoir d’en face.

Les logements en otage

Car le véritable enjeu est là. Développement La Malterie veut construire sur ce terrain abandonné. Sa proposition : 685 logements, dont 20 % de logements sociaux, des commerces, des services de proximité, des espaces publics, un accès au canal de Lachine et la conservation de la fameuse maison rose.

La Ville, elle, a posé ses conditions : une forte proportion de logements sociaux, un milieu de vie, un meilleur accès au canal, et l’hommage obligatoire au patrimoine industriel. Le promoteur coche à peu près toutes les cases. Il propose même de garder la petite maison rose. Ce qu’il ne peut pas promettre, c’est de faire tenir debout un mur que son ingénieur dit perdu.

Nos gardiens de la mémoire industrielle ont un talent rare : ils réussissent à rendre suspect quiconque veut loger du monde sur un terrain vacant. Le propriétaire qui veut bâtir doit prouver sa bonne foi; la ruine, elle, profite d’office de la présomption de beauté.

Le coût réel

Qui paie? Les résidents du secteur, privés d’une rue. Les automobilistes et les commerçants du coin, qui contournent. Les futurs locataires de 685 logements, qui attendent qu’on décide si une brique de 1905 mérite plus d’égards qu’eux. Et les contribuables, puisque c’est l’arrondissement qui a mobilisé une contre-expertise pour confirmer, peut-être, ce que son propriétaire affirme déjà.

Le principe est simple. Un propriétaire qui veut transformer une ruine dangereuse en logements ne devrait pas avoir à négocier avec la nostalgie. La sécurité des passants n’est pas une valeur patrimoniale parmi d’autres : c’est la première.

À ce rythme, Montréal aura bientôt réussi l’exploit ultime de la conservation : protéger si bien son patrimoine qu’il finira par le conserver en morceaux, sur le trottoir de la rue Saint-Ambroise.

Les textes d’opinion n’engagent que leurs auteurs.

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