Référendum en Alberta : des Québécois d’origine se retrouvent dans les deux camps
À l’approche du vote du 19 octobre, d’anciens Québécois établis en Alberta militent d’un côté comme de l’autre. La péréquation et l’avenir des services en français pèsent dans leurs réflexions.

« La logique québécoise, c’est : agir d’abord, demander la permission jamais. »
La formule est de Benoit Trudeau. Il l’a servie devant une centaine de personnes réunies dans un centre communautaire de Lethbridge, au sud de Calgary, lors d’une rencontre publique d’un groupe séparatiste, a rapporté La Presse.
Ancien candidat adéquiste, M. Trudeau fait campagne pour l’« option 2 » au référendum du 19 octobre. Il partage un ancêtre avec Pierre Elliott Trudeau. Mais il annonce ses couleurs sans détour : « J’ai toujours été très de droite pour le Québec. »
Il n’est pas le seul Québécois d’origine replongé dans un débat qu’il croyait derrière lui.
Un adéquiste dans la mêlée
En 1994, à 22 ans, Benoit Trudeau s’est présenté pour l’Action démocratique du Québec dans Brome-Missisquoi. Défaite. Puis le référendum de 1995, vécu aux premières loges.
Il s’est installé en Alberta, en provenance d’Ottawa, voilà près de 20 ans. C’est la façon dont le gouvernement Kenney a géré la pandémie de COVID-19 qui l’a ramené à la politique. Il a ensuite travaillé à faire élire Danielle Smith. Il a même écrit cinq livres en prévision du vote.
Devant la salle, il passe en revue le Québec moderne : Hydro-Québec, la Caisse de dépôt, la Sûreté du Québec, la crise d’Octobre. « Si le fédéral n’est pas content, eh bien, il peut poursuivre en justice », lance-t-il.
Paradoxe : il ne veut pas que l’Alberta devienne un pays. Il veut un premier vote gagnant qui force Ottawa à changer les règles du jeu. « Je veux que ma province soit forte et je veux qu’elle soit assez forte pour être capable de démanteler le système fédéral de la façon dont il est fait parce que je pense que ça ne fonctionne pas », explique-t-il.
Dix questions sur le bulletin
Le gouvernement Smith, qui cherche des leviers pour négocier avec Ottawa, a autorisé neuf questions : immigration, nomination des juges, autres changements constitutionnels. La dixième porte sur l’indépendance.
Option 1 : l’Alberta demeure une province canadienne. Option 2 : le gouvernement albertain entame le processus juridique prévu par la Constitution pour tenir un référendum contraignant sur la séparation.
« Notre argent va venir d’où? »
Dans la salle, Salina Hewko écoute. Indécise. Originaire de Trois-Rivières, établie en Alberta depuis 20 ans, elle travaille dans une école francophone de Lethbridge.
Les Franco-Albertains tiennent historiquement au Canada, qui leur garantit des droits constitutionnels, notamment en éducation, ainsi que du financement par Patrimoine canadien. « On se pose tous la question : si on ne fait plus partie du Canada, notre argent va venir d’où ? », dit-elle.
Mais elle a aussi sa frustration. L’Alberta est riche et verse des milliards de dollars en péréquation, le programme fédéral qui redistribue des revenus vers les provinces moins nanties, dont le Québec. « Je trouve qu’on donne beaucoup, puis qu’on en reçoit très peu en comparaison de provinces qui sont moins riches », lâche-t-elle.
À Lethbridge, les francophones forment moins de 1 % d’une population qui dépassait 98 000 habitants au recensement de 2021. La province estime maintenant que la ville compte plus de 113 000 habitants. Dans l’ensemble de l’Alberta, les francophones représentent environ 2 % de la population.
L’autre camp
Nathalie Lachance préside l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA). Originaire du Québec, elle a vécu les référendums de 1980 et de 1995. Son association fait maintenant équipe avec le groupe Canadiens pour toujours. « C’est la première fois qu’on a une campagne citoyenne qui est bilingue », souligne-t-elle.
À Calgary, Louis Grenier, originaire de Coaticook et installé en Alberta depuis près de 45 ans, est bénévole pour ce groupe. Le cousin de sa mère était un certain Jacques Parizeau. Il voit une différence de fond avec le mouvement québécois, fondé selon lui sur la langue et la culture : « Ici, ce qu’on voit, c’est que c’est surtout pour appuyer les compagnies pétrolières. Ce n’est pas une culture qu’ils défendent, c’est une source de revenus », soutient-il.
Aucun parti indépendantiste n’existe en Alberta pour porter l’un ou l’autre camp. Ce sont des groupes tiers qui mènent la bataille, dont bon nombre de manifestants du « Convoi de la liberté » du côté séparatiste. M. Grenier craint que certains extrémistes soient tentés par la violence.
Rendez-vous le 19 octobre. Agir d’abord, demander la permission jamais : la formule de Benoit Trudeau passera alors le test des urnes albertaines.


