Référendum albertain : les cinq questions sur l’immigration divisent jusqu’aux séparatistes
La moitié des 10 questions soumises aux Albertains le 19 octobre portent sur l’immigration. Entre la facture d’une croissance fulgurante et la crainte d’une fracture identitaire, le débat déborde largement la question de l’indépendance.

Le cœur du débat albertain tient en une phrase : peut-on discuter du coût d’une croissance démographique rapide sans que la discussion glisse vers la méfiance envers ceux qui arrivent? Le 19 octobre, les Albertains ne se prononceront pas seulement sur la place de leur province au Canada. Sur les 10 questions du référendum, cinq portent sur l’immigration, rapporte Radio-Canada dans un reportage à Calgary.
Les électeurs devront notamment dire s’ils veulent limiter l’accès des nouveaux arrivants aux programmes sociaux, ou faire payer des frais supplémentaires aux résidents non permanents pour les services de santé et d’éducation.
Une province qui a changé de visage
Les faits démographiques, d’abord. En 10 ans, l’Alberta a accueilli plus d’un million de nouveaux résidents, surtout à Calgary et à Edmonton. Selon le recensement de 2021, 27,8 % des Albertains appartiennent à une minorité visible et 23,2 % sont nés à l’étranger. À Calgary, cette proportion de minorités visibles dépasse 40 %.
La sondeuse indépendante Janet Brown rappelle que le cliché de l’Albertain rural et conservateur, coiffé d’un chapeau de cowboy, ne reflète plus la réalité. « Les gens ne comprennent pas à quel point l’Alberta est devenue multiculturelle », souligne-t-elle. Selon ses analyses, ce portrait correspond plutôt à celui des séparatistes convaincus, qui ne forment que de 17 % à 23 % de la population, d’après certains sondages.
D’un côté, la facture de la croissance
Chez les partisans de l’indépendance, l’argument le plus concret est financier. Martin Bélanger, ingénieur à la retraite et militant séparatiste connu en ligne sous le nom de Marty Up North, raconte avoir vu son impôt foncier grimper de 9 % l’an dernier. Son conseiller municipal lui aurait expliqué que la province devait bâtir 100 écoles de plus en raison du nombre d’immigrants.
La question qu’il soulève dépasse l’Alberta : qui paie les écoles, les routes et les hôpitaux qu’exige une population qui grimpe aussi vite, et les contribuables déjà installés ont-ils voix au chapitre sur le rythme? C’est une question de finances publiques, et elle est légitime.
Pourtant, le même militant juge que le référendum s’égare. « C'est un sujet très sensible, parce que ça devient souvent vite du racisme », reconnaît-il. « J’aurais aimé mieux que les questions sur l’immigration ne soient pas sur le référendum. »
Chris Scott, entrepreneur et leader du groupe Let’s Talk Alberta, rejette pour sa part toute lecture raciale de son mouvement. « Ce n’est pas racial », affirme-t-il, assurant que bien des nouveaux arrivants partagent la même exaspération.
De l’autre, la crainte d’une fracture
Selma Jamal, cofondatrice de la Calgary Immigrant Support Society, voit les choses tout autrement. « En 30 ans en Alberta, je n'ai jamais vu un tel niveau de racisme », déplore-t-elle. Selon elle, les séparatistes parlaient au départ de pétrole, de gaz et de péréquation, le programme fédéral qui redistribue des fonds entre provinces, mais misent désormais sur la peur que l’immigrant vole les emplois et les soins de santé.
Même au sein du mouvement, le malaise existe. Mahmoud Mourra, né au Liban et l’un des rares séparatistes issus d’une minorité visible, constate que tous les porte-parole sont blancs. « Ils doivent engager les minorités », plaide-t-il.
Dans le camp fédéraliste, le stratège Stephen Carter, cofondateur du groupe Alberta's Voice, mène la campagne No to the 9, qui invite à voter non aux neuf questions qui ne portent pas directement sur la souveraineté. Son argument est aussi économique : « On a besoin que plus de gens viennent en Alberta si on veut réussir. » Il reproche au gouvernement de Danielle Smith d’avoir alimenté le cliché anti-immigration avec ces questions.
Ce qu’on sait du terrain
Selon les plus récents sondages cités par Radio-Canada, la grande majorité des Albertains ont déjà tranché sur la place de leur province au Canada, mais près de la moitié restent indécis sur les neuf autres questions. À Calgary, une soirée de débat organisée par Let’s Talk Alberta n’a attiré qu’une cinquantaine de personnes.
Le vote du 19 octobre dira ce que pensent les Albertains de ces cinq questions. Il ne tranchera pas la question de fond : comment une province qui grandit aussi vite peut-elle débattre franchement du coût de cette croissance, sans que ce débat devienne un procès de ceux qui la rendent possible?


