Recyclage : le tri coûte désormais 262 millions par an, contre 98,6 millions quand les villes payaient
Depuis qu’Éco Entreprises Québec gère la collecte sélective, la facture versée aux centres de tri a bondi. Des entreprises qui financent le système dénoncent l’absence de vraie négociation; l’organisme invoque des exigences plus sévères.

De 98,6 millions à 262 millions de dollars en un an. C’est ce qu’a coûté le tri des matières recyclables au Québec, avant et après le changement de gestionnaire, pour sensiblement les mêmes quantités, selon des chiffres obtenus par Radio-Canada. Qui paie la différence? Les entreprises qui mettent en marché des contenants, des emballages et des imprimés.
Depuis le 1er janvier 2025, la collecte sélective ne relève plus des municipalités, mais d’Éco Entreprises Québec (EEQ), un organisme privé sans but lucratif désigné par le gouvernement caquiste. En 2024, les municipalités avaient versé 98,6 millions aux centres de tri. En 2025, EEQ leur a payé 262 millions.
Le prix à la tonne
Le détail est encore plus parlant. Selon des documents d’EEQ consultés par Radio-Canada, l’organisme a versé en 2025 un prix moyen allant de 240 à 440 $ la tonne. Selon Recyc-Québec, les municipalités payaient en moyenne 135 $ la tonne en 2024.
EEQ a signé 21 contrats avec des exploitants de centres de tri, pour des durées de trois à dix ans. Valeur totale : plus de 1,3 milliard de dollars, dont 95 millions en investissements pour moderniser les installations.
Des contrats sans concurrence?
C’est la méthode qui fait sourciller. Plutôt qu’un appel d’offres, qui met plusieurs fournisseurs en concurrence sur le prix, EEQ a lancé des appels de propositions, puis négocié avec les gestionnaires de centres de tri.
Un ancien cadre de l’organisme, qui a requis l’anonymat, affirme qu’EEQ craignait surtout une rupture de service en janvier 2025. Selon lui, cette crainte a donné un levier aux centres de tri.
Un gestionnaire de centre de tri, lui aussi sous le couvert de l’anonymat, décrit des discussions expéditives : on lui aurait annoncé qu’il serait le seul centre de sa région, avec un contrat de cinq ans, avant de lui demander son prix. « Il n’y avait pas de compétition! », dit-il.
Annick Van Campenhout, vice-présidente du Conseil de la transformation alimentaire du Québec, dont les membres financent le système, abonde dans le même sens. « Il n’y a eu aucune négociation », déplore-t-elle.
Gabriel Jobidon, professeur adjoint à l’École de technologie supérieure, qui s’intéresse aux appels d’offres, parle d’un marché où, dans certaines régions, on peut évoquer un monopole ou un oligopole, c’est-à-dire un ou quelques fournisseurs seulement. Dans ces conditions, selon lui, « le gros bout du bâton est dans les mains des fournisseurs ».
La défense d’EEQ
La PDG d’EEQ, Maryse Vermette, reconnaît que des coûts se sont ajoutés, mais rejette les critiques. « Nous, de notre côté, on a négocié serré », assure-t-elle. Elle soutient avoir hérité d’un système sous-financé.
Surtout, dit-elle, les exigences ont changé. « Dans le passé, les municipalités allaient en appel d’offres avec un devis de quatre pages. Nous, on avait des exigences très différentes. » Les cibles de performance et de recyclage fixées par Québec ont alourdi la facture, selon elle.
Kevin Morin, directeur général du Conseil des entreprises en technologies environnementales, qui représente des centres de tri, va dans le même sens. « On a mis des standards qui sont excessivement élevés en ce qui concerne la performance des centres de tri, et ça se reflète dans le prix demandé », dit-il. Il rappelle aussi que les centres ne tirent plus de revenus de la revente des matières : c’est maintenant EEQ qui en est propriétaire.
Une réforme à 1,3 milliard
La réforme devait réduire l’enfouissement et hausser le taux de recyclage. Le reportage ne dit pas si ces objectifs sont en voie d’être atteints. Son coût, lui, est déjà connu : il a presque triplé.
Les entreprises qui paient la note finiront-elles par la refiler aux consommateurs, à la caisse? Et quelqu’un, à Québec, a-t-il vérifié que chaque dollar de ces 1,3 milliard avait été négocié comme s’il sortait de sa propre poche?


