L’ancienneté avant les élèves : en Estrie, des enseignants qualifiés attendent pendant que la liste décide
Une enseignante sans contrat dénonce un système où le rang sur une liste compte plus que la compétence. Un professeur de politique d’éducation lui donne raison. Il est temps de repenser la règle.

En médecine, rappelle le professeur Martin Maltais, ce sont les médecins les plus expérimentés qui font les opérations les plus complexes. En éducation, c’est tout le contraire. Bienvenue dans les écoles du Québec, où une liste d’ancienneté décide qui enseigne quoi, et où les élèves sont, comme toujours, les derniers à pouvoir protester.
L’histoire commence avec « Catherine », prénom fictif d’une enseignante de l’Estrie interviewée par Le Soleil. À la rentrée, elle n’avait ni classe ni tâche. Rien d’exceptionnel : les enseignants sont classés dans chaque centre de services scolaire selon leurs années de service, et la convention collective exige de suivre la liste « à la lettre ». Les nouveaux sont inscrits, mais « vraiment plus bas ».
Les chiffres d’une absurdité
Voici les chiffres du reportage. À Sherbrooke, 65 des 469 noms de la liste de priorité étaient encore sans tâche. Trois autres personnes espéraient un contrat dans les Hauts-Cantons. Un seul centre de services, celui des Sommets, a casé tout son monde. Pendant ce temps, le Syndicat de l’enseignement de l’Estrie décrit une pénurie de main-d’œuvre. Pénurie de quoi, au juste, quand 68 enseignants attendent un appel? Pénurie de souplesse, de toute évidence.
Le principe de liberté en jeu
Catherine le dit simplement : « Je ne pense pas que c’est au service des élèves. » Elle voit des collègues moins expérimentés la devancer, simplement parce qu’ils comptent plus d’années dans le même centre de services. Certains acceptent des postes pour lesquels ils ne se sentent pas pleinement prêts, de peur d’être radiés à leur tour.
On ne parle pas d’une plaignante isolée. Martin Maltais, qui enseigne à l’UQAR, à Rimouski, la politique et le financement de l’éducation, abonde dans son sens : selon lui, ces conventions pensent rarement d’abord aux élèves. « On est centré sur les besoins des employés, de l’employeur et pas les besoins des élèves », explique-t-il. Les enseignants ayant le plus d’ancienneté, ajoute-t-il, choisissent davantage les tâches qu’ils veulent, souvent celle qui est la plus intéressante et la plus facile pour eux. Il y a pire : un jeune formé en physique, en chimie ou en biologie peut se voir fermer la porte de sa spécialité, car des collègues plus anciens prennent ces postes sans forcément avoir cette formation.
On peut défendre l’ancienneté comme un principe de justice envers les travailleurs. Soit. Mais quand la justice des uns tient à l’éloignement des autres, que devient la justice des élèves? Eux n’ont signé aucune convention.
Ce qu’en dit l’employeur
Le centre de services de Sherbrooke répond qu’il planifie ses effectifs pour la réussite des élèves, et qu’il applique ce que prévoient ses conventions collectives. Autrement dit : nous appliquons le contrat. C’est précisément le problème. Un contrat qui oblige à placer la liste avant l’élève est un mauvais contrat.
La solution
Il ne s’agit pas de jeter les enseignants d’expérience à la rue. Il s’agit de remplacer une règle mécanique par un critère qui compte : qui est le mieux formé pour cette classe? M. Maltais le propose lui-même : les catégories de postes sont trop larges, et chaque enseignant devrait enseigner les matières pour lesquelles il a été formé, point. Voilà une règle de bon sens, que les parents comprennent en deux secondes.
À chaque négociation, on nous parle de « l’élève au cœur de nos préoccupations ». Catherine, elle, a une réponse : « C’est l’élève qui subit finalement. » Il serait temps que ceux qui signent les conventions collectives la lisent.
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