Jeux de bataille à l’école : à Val-Brillant, six ans sans plainte ni accident majeur
Une école du Bas-Saint-Laurent laisse ses élèves se chamailler sur des tapis, avec des règles claires. L’idée a gagné sept autres écoles et s’inscrit dans un mouvement qui veut redonner aux enfants le droit au risque.

Votre enfant rentre de l’école en racontant qu’il a lutté avec un ami pendant la récréation? À Val-Brillant, dans le Bas-Saint-Laurent, c’est prévu à l’horaire. Dans cette école, les jeux de bataille et de lutte font partie du quotidien depuis six ans, rapporte Radio-Canada.
Les règles sont simples. On joue deux par deux sur des tapis. Le plaisir doit être partagé : si l’un des deux n’en a plus, on arrête. On ne touche ni à la tête, ni au cou, ni aux parties intimes. Après le combat, on discute de ce qui a été agréable et de ce qui ne l’a pas été.
Des craintes au départ
L’agente de réadaptation Maude Morin-Lévesque a lancé le projet pour canaliser l’énergie d’élèves qui frappaient, sacraient ou avaient des comportements difficiles. Plutôt que d’interdire tout contact, elle a voulu leur apprendre à le gérer.
Les éducatrices ont d’abord eu peur des plaintes de parents et des blessures. Six ans plus tard, aucune plainte, aucun accident majeur. Les éducatrices interviennent moins souvent auprès des élèves turbulents, et l’agente trouve les enfants plus disponibles en classe une fois leur trop-plein d’énergie dépensé.
Les jeux de chamaille ont depuis gagné sept autres écoles du Bas-Saint-Laurent. La santé publique régionale analyse l’initiative pour mesurer ses bénéfices et voir si elle pourrait être étendue.
Le risque n’est pas le danger
Le projet s’inscrit dans un courant plus large. En 2024, la Société canadienne de pédiatrie a publié un document de principes sur les bienfaits du jeu risqué. Grimper dans un arbre, dévaler une pente à vélo, manier un outil : l’enfant choisit lui-même son défi, avec une part d’incertitude.
La pédiatre Émilie Beaulieu, coautrice du document, observe en clinique des enfants de plus en plus sédentaires, anxieux et devant les écrans. Selon elle, la prise de risque apporte un bénéfice sur ces difficultés.
La nuance est importante : le risque est bénéfique, le danger est une vraie menace. La Société canadienne de pédiatrie propose de rendre le jeu « aussi sécuritaire que nécessaire », plutôt que de chercher à le rendre aussi sécuritaire que possible. Personne ne souhaite revoir les vieilles balançoires de métal.
La chercheuse Mariana Brussoni, de l’Université de la Colombie-Britannique, a dressé la liste des obstacles : enseignants, éducateurs, urbanistes, fournisseurs de loisirs, « sans oublier les compagnies d’assurance, les avocats ». Autrement dit, la peur des poursuites et les règles de prudence accumulées au fil des ans pèsent lourd dans ce que les enfants ont le droit de faire.
Des parcs repensés
À l’UQAM, la professeure Mariève Blanchet constate que, dans les modules de jeu traditionnels, les gestes sont dictés d’avance et les enfants moins habiles décrochent tôt. Son équipe conçoit depuis près de huit ans, au sein du réseau EnJeuLab, des terrains différents. À Bromont, en Estrie, le sol est inégal, les billots ont des tailles variées et chaque enfant choisit sa voie. Les premières observations montrent une participation plus grande.
Pour les parents, la question est concrète : laisser plus de liberté à son enfant, c’est accepter quelques égratignures en échange d’autonomie et de confiance.
La suite viendra de la santé publique du Bas-Saint-Laurent, qui doit dire si les jeux de chamaille de Val-Brillant peuvent entrer dans d’autres cours d’école.


