Hypertrucages : Giorgia Meloni veut déposer sa voix comme marque auprès de l’Union européenne
La première ministre italienne a soumis un extrait de quatre secondes à l’office de la propriété intellectuelle de l’UE. Plutôt qu’une nouvelle loi, elle mise sur un outil existant, le droit des marques, pour contester les imitations fabriquées par l’intelligence artificielle.

Quatre secondes. C’est la durée de l’extrait que Giorgia Meloni a soumis à l’office de la propriété intellectuelle de l’Union européenne, dans lequel elle répète « Io sono Giorgia Meloni », soit « Je suis Giorgia Meloni ». La première ministre italienne veut faire enregistrer sa voix comme marque, pour mieux contester les hypertrucages, ces faux contenus produits par l’intelligence artificielle qui lui prêtent des propos qu’elle n’a jamais tenus.
Le sujet n’a rien d’exotique pour les Québécois : Radio-Canada a déjà rapporté que ces contenus truqués sont omniprésents dans les fils d’actualité des Canadiens. Ce qui distingue Rome, c’est la méthode.
La demande, révélée par le quotidien La Repubblica, a été confirmée par un responsable italien sous le couvert de l’anonymat, selon Radio-Canada, et par les services de la dirigeante, selon Le Figaro. Elle est toujours à l’examen. D’après le quotidien français, Meloni serait la première responsable politique de premier plan à tenter une telle démarche.
Pourquoi maintenant
Des images truquées de la dirigeante circulent depuis des années, parfois présentées comme authentiques, dont une fausse photo la montrant en sous-vêtements. Selon Le Figaro, des vidéos récentes la montraient en train de promouvoir des placements financiers; d’autres imitaient sa voix pour appeler les électeurs à la chasser du pouvoir, à l’approche des législatives de 2027.
En partageant elle-même une de ces fausses images sur Facebook, au printemps, pour mettre en garde ses concitoyens, elle avait écrit : « Je peux me défendre, mais beaucoup d’autres ne le peuvent pas. »
Elle mène aussi, depuis 2024, une procédure contre un homme accusé d’avoir créé et diffusé des contenus pornographiques truqués utilisant son visage. L’affaire est toujours pendante devant un tribunal italien.
Une phrase qui a une histoire
Le choix de la formule n’est pas un hasard. Le 19 octobre 2019, à Rome, lors d’un rassemblement des droites italiennes contre le gouvernement de Giuseppe Conte, la cheffe de Fratelli d’Italia avait lancé : « Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne. » Remixée en morceau de musique électronique à des fins satiriques, la phrase était devenue virale, avant d’être reprise par ses partisans. Io sono Giorgia est aussi le titre de son autobiographie, parue en 2021.
Un outil de droit privé, avec ses limites
La démarche a l’intérêt de s’appuyer sur un mécanisme qui existe déjà, le droit des marques, plutôt que sur une nouvelle réglementation. Ses effets resteraient toutefois limités. Même approuvée, la marque ne donnerait pas à Meloni un contrôle général sur toutes les reproductions de sa voix et n’empêcherait pas automatiquement les imitations, selon les médias italiens et Le Figaro. Elle constituerait plutôt un outil juridique supplémentaire contre les utilisations non autorisées.
D’autres ont emprunté des voies semblables. L’acteur Matthew McConaughey a fait protéger son célèbre « Alright, alright, alright ». Au Japon, un tribunal vient d’accorder pour la première fois une protection juridique à la voix humaine, dans l’affaire d’un doubleur d’anime qui exigeait que TikTok ferme un compte utilisant un clone de sa voix. Au Royaume-Uni, quelque 80 acteurs et artistes ont demandé en août au gouvernement de reconnaître à chacun un droit sur sa propre voix.
La leçon pour le Québec et le Canada tient peut-être là : avant d’écrire de nouvelles lois sur l’intelligence artificielle, vérifier jusqu’où le bon vieux droit de propriété, appliqué à sa propre voix, permet déjà de se défendre.


