À Pohénégamook, une cuisine à cheval sur la frontière et des rénovations gelées tant que Trump sera là
Au Témiscouata, le poste de douane qui dédouanait le bois d’œuvre a fermé avec le déclin de la forêt. Sur la rue de la Frontière, un propriétaire refuse d’investir dans sa maison binationale tant que Washington restera imprévisible.

Le brouillard enveloppait Pohénégamook le matin où l’équipe de Radio-Canada a repris la route. Entre la rue de la Frontière et le lac du même nom, au Témiscouata, une région de lacs, de forêts et de petites municipalités adossée au Nouveau-Brunswick et au Maine, la ligne qui sépare le Canada des États-Unis traverse littéralement des cuisines.
C’est l’une des dernières étapes de la série « À la recherche du Québec », que le diffuseur public a consacrée à la province pendant près de 40 jours de campagne électorale. Elle s’arrête dans une ville où la frontière n’a rien d’abstrait.
La maison du grand-père
Guillaume Leblanc habite une petite maison sur cette rue tranquille. Quand le CN a construit le chemin de fer qui longe la rue de la Frontière, les maisons ont été reculées. La moitié de sa cuisine s’est retrouvée aux États-Unis. « Je sors la margarine du frigo aux États-Unis et je me fais une toast au Canada », a-t-il raconté à Radio-Canada. Une plaque, sur la maison, indique l’endroit exact où passe la ligne de démarcation.
La maison appartenait à son grand-père et aurait besoin d’être rafraîchie. Mais les travaux attendront. « Mais j’attends que Trump ne soit plus au pouvoir pour faire des travaux. Je ne vais pas investir dans la maison s'il y a toujours un risque à Washington qu’on décide de nous enlever ce droit acquis », a-t-il expliqué.
Son inquiétude a un précédent tout proche. La bibliothèque Haskell, à Stanstead, en Estrie, est construite à cheval sur la frontière. Depuis 1904, les habitants du Vermont comme ceux du Québec pouvaient y lire ou y emprunter des livres librement. L’an dernier, les autorités américaines ont mis fin à cette tolérance en invoquant des raisons de sécurité.
C’est une leçon d’économie à l’échelle d’une cuisine : quand la règle peut changer du jour au lendemain, le propriétaire garde son argent dans ses poches. L’incertitude, à Pohénégamook comme ailleurs, gèle l’investissement.
Un poste de douane fermé avec la forêt
Le père de Guillaume, Guy Leblanc, ancien maire de Pohénégamook, a passé sa vie sur la même rue, comme agent des services frontaliers au poste de douane de la petite ville. Il a pris sa retraite il y a à peine trois ans. Il garde le souvenir de relations très cordiales avec ses collègues américains, qui invitaient même les deux agents canadiens à leur fête de Noël.
Le petit poste est aujourd’hui fermé. Il servait surtout à dédouaner le bois d’œuvre. Avec la déconfiture de l’industrie forestière, rapporte Radio-Canada, le bureau de Pohénégamook devenait moins utile. Quand la forêt ne roule plus, ce sont les services de proximité qui partent avec elle.
Le monstre du lac
Pohénégamook a aussi sa légende. Les premiers témoignages sur une créature étrange qui habiterait le lac remontent à la fin du 19e siècle, au début de la colonisation de Saint-Éleuthère. Guy Leblanc affirme l’avoir vue en 1990, un soir, depuis son ponton. Il penche pour un esturgeon géant. Le monstre a été baptisé Ponik, et l’ancien maire, pince-sans-rire, se demande à voix haute s’il n’aurait pas changé de nom récemment.
La boutade fait sourire, mais elle dit quelque chose de l’humeur de la frontière. Au bout de la rue, un parc marque le point le plus au nord des États-Unis, à l’exception de l’Alaska : la moitié du gazon y est canadienne, l’autre américaine. Des motocyclistes américains s’y arrêtent pour la photo.
Ce matin-là, quand l’équipe a quitté Pohénégamook, le brouillard couvrait encore le lac, la rue de la Frontière et cette cuisine coupée en deux, où l’on attend que l’horizon se dégage à Washington avant de sortir le marteau.


