600 millions pour faire marcher les vaches 55 jours par année : qui a mesuré ce que ça coûtera aux fermes?
Une nouvelle norme oblige les producteurs laitiers à libérer leurs vaches une partie de l’année. La moitié des fermes du Québec devront investir, et leur président lui-même avoue qu’on peine à en mesurer l’impact.

Au Témiscamingue comme ailleurs, un producteur de lait passe ses journées à l’étable, à traire, nourrir, soigner. Pendant ce temps, quelque part, on a décidé qu’à partir du 1er avril 2027, ses vaches ne pourront plus rester attachées pendant tout leur cycle de reproduction.
La nouvelle norme, rapportée par Radio-Canada, exige que les vaches puissent se déplacer librement au moins 55 jours par année, soit 15 % de l’année. Sur papier, c’est une belle intention. Sur le rang, c’est une facture.
Et quelle facture : 600 millions de dollars à l’échelle du Québec, selon les Producteurs de lait du Québec.
La moitié des fermes dans le trou
Le président des Producteurs de lait, Michel Robert, lui-même producteur au Témiscamingue, ne fait pas dans la dentelle. La moitié des fermes du Québec, a-t-il expliqué, auront des investissements à faire, plus ou moins grands selon leurs installations. Même proportion, d’après ce qu’il observe, en Abitibi-Témiscamingue.
On me dira : qu’on les envoie dehors, ces vaches! Il fait beau, il y a du pâturage. Ceux qui disent ça n’ont jamais passé un mois de janvier en Abitibi. Michel Robert le rappelle avec patience : la météo n’est pas toujours favorable. Résultat, dans la grande majorité des cas, il faudra agrandir l’étable pour que les bêtes puissent se dégourdir. Et un agrandissement d’étable, ça ne se règle pas avec un chèque de fin de semaine.
Une norme adoptée à l’aveugle
Le plus troublant, c’est l’aveu du président lui-même. Les producteurs ont « de la difficulté à mesurer l’impact de cette nouvelle norme », dit-il, mais ils craignent l’abandon d’un certain nombre d’entre eux.
Relisez ça. On impose une dépense de 600 millions à une industrie qui fait vivre nos rangs et nos villages, et personne n’est capable de dire combien de fermes vont fermer leurs portes à cause d’elle. Dans n’importe quelle entreprise sérieuse, on calcule avant de décider. Ici, on décide, puis on compte les fermes qui restent.
Notez aussi que bien des producteurs n’ont pas attendu qu’on leur fasse la leçon. Plusieurs sont passés ces dernières années à des systèmes qui laissent plus de liberté aux animaux, comme les robots de traite ou les salles de traite. Ils ont investi de leur poche, à leur rythme, parce que c’était bon pour leur troupeau et pour leur entreprise. Voilà comment le progrès se fait dans le monde réel : par ceux qui travaillent, pas par ceux qui rédigent des normes.
Et qui paie?
Reste la question qui fâche. Les Producteurs de lait demandent que l’État paie environ 50 % de la facture. Faites le calcul : autour de 300 millions de fonds publics.
Je comprends les producteurs. On leur impose une règle qu’ils n’ont pas demandée, ils cherchent de l’aide pour l’absorber. Mais le contribuable a le droit de poser la question à l’envers : si une norme coûte si cher qu’on doit la faire payer par tout le monde pour éviter que des fermes ferment, est-ce que le calendrier et la manière sont les bons? Ne vaudrait-il pas mieux laisser plus de temps, plus de souplesse, et mesurer l’impact avant d’imposer la dépense?
Pour bien des fermes familiales, le choix sera simple : agrandir à crédit, ou vendre le troupeau. Et chaque ferme qui ferme, c’est un rang qui se vide, une école de village qui perd des élèves, un garage qui perd des clients.
Aux donneurs de leçons qui veulent voir les vaches gambader : venez donc passer une semaine à l’étable en février. Après, on reparlera de la norme, et de qui doit payer.
Les textes d’opinion n’engagent que leurs auteurs.


