6 portraits néoréalistes : Robert Morin croise De Sica et six migrants africains à Rome
Faute de bourse, le cinéaste de 77 ans a tourné son documentaire expérimental avec sa pension de vieillesse. Le film prend l’affiche ce vendredi.

Un homme, un vélo volé, une ville en ruines : en 1948, Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica a fait de la misère romaine d’après-guerre un chef-d’œuvre du néoréalisme. Près de huit décennies plus tard, Robert Morin est allé voir qui, aujourd’hui, court après sa bicyclette dans la Ville éternelle.
Sa réponse s’appelle 6 portraits néoréalistes, un documentaire expérimental de 75 minutes à l’affiche à partir du 2 octobre. Le cinéaste y suit Joan Omorowa, Destiny Amedu, Souleymane Soumare, Mamadou Dagnogo, Steve Emereju et Patience Sare, six personnes venues de différents pays d’Afrique pour tenter d’améliorer leur sort à Rome, a rapporté Le Devoir.
Un remake qui n’a pas eu lieu
Au départ, le projet était beaucoup plus littéral. « Au départ, je voulais refaire Le voleur de bicyclette, au complet, carrément », a confié le réalisateur au Devoir. Le financement n’est pas venu. Il a plutôt obtenu une résidence à Rome du Conseil des arts et des lettres du Québec, et c’est sur place que l’idée a changé.
Il a constaté que les pauvres de Rome sont aujourd’hui surtout des Africains, alors qu’à l’époque de De Sica, c’étaient des Italiens. Le film met donc les deux réalités en parallèle. Morin passe une journée complète avec chacun de ses sujets, du lever au coucher, et glisse entre les portraits des extraits du classique de 1948. Il va même jusqu’à intégrer certains participants à l’action du film de De Sica.
S’ajoutent des extraits de reportages et d’émissions de télé italiennes, y compris humoristiques, où des personnalités dénoncent l’arrivée de migrants africains ou tentent de la comprendre.
Pas un film à thèse, dit-il
Un sujet aussi chaud, et pourtant le cinéaste refuse l’étiquette militante. « Je n’ai pas cherché à faire un film politique. Je ne prends pas parti. Cela dit, le film pourra être politique si le spectateur veut qu’il le soit », a-t-il expliqué.
Il dit avoir voulu éviter le misérabilisme et montrer la diversité des parcours, de Mamadou, qui vit dans un parc, à Steve, le danseur, installé à Rome depuis plus longtemps. « J’ai essayé de montrer cette diversité, et la débrouillardise », a-t-il résumé.
Le tournage s’est fait dans les vrais lieux de vie des participants, dont un squat qui abritait 500 personnes dans un édifice abandonné. Les autorités l’ont démoli l’an dernier, a raconté Morin, qui ne cache pas sa colère.
Payé de sa poche
Le détail le plus étonnant tient au budget. Quand il a appris qu’il n’aurait pas de bourse, Robert Morin a décidé de s’arranger autrement. « J’ai fait ce film avec ma pension de vieillesse », a-t-il dit au Devoir. Il a aussi payé les participants, après de vraies négociations sur le tarif quotidien.
L’équipe de tournage se résumait à deux personnes : lui et la cinéaste André-Line Beauparlant, sa compagne de longue date. Beaucoup de matériel lourd pour deux paires d’épaules, et à 77 ans, l’aventure a laissé des traces. « C’est probablement mon dernier projet de ce genre-là », prévient-il.
Côté fiction, le réalisateur de Requiem pour un beau sans-cœur et de Quiconque meurt, meurt à douleur dit essuyer « des refus à répétition », mais continuer d’écrire. Au pire, il publiera un second tome de Scénarios refusés.
Ce qu’en dit la critique
Le Devoir est conquis. Le critique souligne que Morin filme Rome loin des cartes postales : quand la fontaine de Trevi apparaît, ce ne sont pas Anita Ekberg et Marcello Mastroianni qui s’y trouvent, mais des hordes de touristes en plein égoportrait. Il salue une mise en scène qui allie économie et élégance, et qui donne une dignité accrue aux participants « par la seule force de sa caméra ».
À voir en salle dès maintenant, de préférence après une révision du Voleur de bicyclette : le dialogue entre les deux films n’en sera que plus savoureux.


